DOCU-FICTION : THIS AIN’T CALIFORNIA

MAIS C’EST DU VRAI SKATEBOARD

Avec les belles journées chaudes d’été, les espaces verts, les nombreux endroits de baignade et le soupçon de nonchalance dans l’art de vivre berlinois, les comparaisons avec la Californie sont assez faciles…

Heureusement, Martin Piersel nous rappelle que non, Berlin – et surtout le Berlin Est d’avant 1989 : This ain’t California.

 

Et pourtant, les images d’archives de ces jeunes Est-Allemands nous font hésiter : la dégaine assez cool, les cheveux longs et le teint bronzé, sans oublier quelques figures sur leur planche.

 

L’oeuvre filmée de Martin Piersel nous est présentée comme étant un documentaire, mais il semblerait qu’il s’agisse en réalité d’un docu-fiction, car aux images d’archives rassemblées, ont été ajoutées quelques scènes d’animation et une trame dramatique que nous suivons au travers des histoires racontées par deux narrateurs, ponctués d’interviews de quelques skateurs de l’époque.

Le film est autant un document sur le skateboard que l’histoire du personnage principal, Denis “Panik” Panicek, que nous suivons depuis son enfance de jeune athlète à l’avenir prometteur à sa disparition récente en Afghanistan, en passant par les crises d’adolescence, la rupture avec son père trop autoritaire et exigeant, la découverte de la liberté, de l’amitié, des premiers flirts et surtout la quête de la liberté…

En suivant ses pas, c’est un excellent document sur le monde du skateboard qui nous est offert, mais également un regard inédit sur l’Allemagne de l’Est, loin des clichés parfois austères que l’on imagine.

On y découvre que ce sport, a priori à la portée du premier enfant doté d’une planche avec des roues, est avant-tout un exutoire pour des adolescents qui, comme les autres, se rebiffent face à la génération qui la précède, mais qui doivent également vivre leurs plus belles années dans un espace limité par les interdits de voyager ou de se procurer le matériel de base à leur hobby.

Hobby vu d’un œil assez mauvais par les autorités de l’époque, qui ne savaient que choisir entre répression et tentative de récupération dans le giron des performances sportives de haut niveau dont l’Allemagne de l’Est était friande.

Les images sont soutenues par une bande son qui percute assez bien, avec une grosse tendance ’80′s, bien dans l’air du temps …

Pied de nez au format documentaire classique

En plus des images et de la découverte du mouvement, j’ai particulièrement apprécié le fait que le réalisateur se libère du style documentaire classique, qui veut que toutes les images soient de réelles images d’archives et que l’on suive des protagonistes qui nous racontent leur histoire, mais sans intensité dramatique.

Martin Piersel a décidé de mettre une petite touche romancée, et d’entourer les images d’autres éléments plausibles, mais fictionnels. Cela permet au spectateur de suivre une intrigue, de s’attacher aux personnages du film, de chercher à en apprendre plus, ce qui ne laisse aucun répit durant le visionnement.

Au niveau de l’histoire : j’ai particulièrement apprécié l’idée de ce parallélisme en négatif entre l’Histoire et la vie du héros.

L’action du film se déroule principalement avant la chute du mur, et les personnages du film nous donnent une impression de grande liberté de mouvement, de choix de vie : tout tourne autour du skateboard et des sensations qu’ils ressentent à le pratiquer. Ils se sentent différents de la population qui les entoure, ont d’autres envies, d’autres espoirs et les vivent.

Le héros, Panik, et sa personnalité un peu folle représente au mieux cette soif de liberté : il laisse tomber sa carrière sportive de haut niveau, quitte sa ville natale en désaccord complet avec son père, vit à Berlin, écrit à sa copine vivant à l’Ouest, agit comme un taré, sans limites… bref, il sème la panique…

Et puis arrive la période juste avant la chute du mur : une rencontre entre Est et Ouest Allemands est organisée sur AlexanderPlatz, les autorités qui surveillent le groupe sont au courant et sont sur place.

Panik joue avec le feu et perd tout contrôle : il va jusqu’à faire un doigt d’honneur aux policiers, action qui sera dès lors suivie de son arrestation.

A partir de là, son destin continuera à être l’opposé de celui de son pays : libre quand le pays ne l’était pas, il se retrouve enfermé au moment où le mur tombe, entendant depuis sa cellule, les cris de joie de la liberté.

Alors qu’il est omniprésent parmi ses amis et le monde du skateboard avant la chute du mur, agissant comme un véritable moteur de leur rencontre, plus personne ne le reverra, même après sa sortie de prison.

Allergique à toute forme d’autorité avant ’89, il devient militaire et ira se laisser mourir, nous dit-on, sur le champ de bataille en Afghanistan.

Après 89, sa vie ne sera donc qu’une longue et douloureuse chute…. Comme si, ayant joué le rôle de la liberté personnifiée et d’un exemple à atteindre pour ses amis, il devait disparaitre, s’effacer, au moment où cette liberté n’est plus un élément extérieur, mais quelque chose de normal dans leur vie, intériorisée par chacun. La liberté effrayante et fantasmée, ne panique plus personne une fois qu’elle est imposée comme nouveau modèle de société. Panik peut disparaitre.

Il peut même mourir stupidement au nom d’une nouvelle forme de liberté recherchée aujourd’hui par d’autres peuples dans le monde….

Ces éléments dramaturgiques au centre de ce qui pour certains n’est pas un documentaire, font donc totalement sens à mes yeux, car ils nous permettent de parcourir les différentes strates d’une réalité de notre monde. Monde que l’on décide, ou pas, de parcourir les deux pieds sur un skate.

Yelyam

(Article précédemment publié sur Art de Berlin, le 28 août 2012)

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