DOCU : BAR 25

LA FIN D’UNE EPOQUE

Le Bar 25, qui fut un haut lieu de la vie festive berlinoise pendant sept ans, a fermé ses portes en 2010, laissant à l’époque de nombreux habitués sans réelle autre alternative, et surtout avec une grande nostalgie.

Comme une carte postale envoyée d’un pays lointain, l’équipe du Bar 25 nous offre un très beau documentaire réalisé par Britta Mischer et Nana Yuriko

Petit opus féérique et artistique

Nous y voyons quelques images tournées lors de l’une ou l’autre activité au Bar 25, en journée ou en soirée : des enfants qui regardent un spectacle, des adultes qui pataugent dans une piscine de jardin, qui sortent d’un sauna ou qui s’embourbent joyeusement ou encore qui, plus classiquement, boivent de l’alcool ou prennent des pilules.

Et bien entendu des images de dance floors, sans oublier de très nombreux plans où nous découvrons l’équipe… travailler ! Mettre la main à tout : cuisine, décoration des lieux, construction d’une cabane, envoi de mails, tenue du dossier en vue d’un procès, maquillage avant spectacle, brainstorming….

Le documentaire plonge le spectateur dans une ambiance un peu folle, un peu chaotique et l’emmène au fil des plans à la découverte d’un espace-temps où tout parait possible…

Les images ont été tournées dès les débuts de l’aventure du bar, ce qui nous permet d’en retracer l’histoire complète. Le niveau de qualité du film a évolué avec les années, en même temps que Nana Yuriko se perfectionnait. De même la matériel utilisé, dont la principale caractéristique a été la légèreté, lui a permis d’être au cœur de l’action durant les évènements.

Dans ce sens, c’est un document vraiment intéressant car je pense que très peu d’initiatives de ce genre bénéficient d’autant d’archives !

Il a fallu ensuite monter ces très nombreuses heures pour nous offrir un documentaire qui suit une logique, une trame, qui raconte réellement une histoire, le tout ponctué d’interviews de certains des membres de l’équipe (les principaux protagonistes, en fait). Ces interviews ont eu lieu les derniers temps avant la fermeture, dont la décision a pris assez longtemps au vu des péripéties auxquelles ils ont du faire face, mais également du fait de leur propre motivation au fil des ans ainsi qu’à l’entente et l’ambiance entre eux, pas toujours rose…

Nous suivons quelques personnages à l’écran que nous apprenons à connaitre au fil des plans. Bien qu’il s’agisse de personnes réelles de la scène nocturne berlinoise que l’on peut encore croiser au détour d’une sortie, le spectateur s’y attache, les apprécie ou pas, un peu comme dans un film… Où le méchant est ici incarné par le projet qui aura finalement eu raison du Bar 25 : MediaSpree, et dans une certaine mesure également le maire de Berlin, qui parait très peu réceptif aux arguments de l’équipe lorsqu’ils tentent de sauver le bateau.

C’est assez amusant d’ailleurs de voir les images du maire, celui que je ne connais que pour sa fameuse phrase “Berlin, pauvre mais sexy“, en train de boire… du Champagne ! Me basant sur sa propre définition, je me demande si ce type est vraiment Berlinois ?

Autre très bon point de ce documentaire : la bande son. La musique est absolument parfaite et se marie avec les images très harmonieusement, nous permettant ainsi de plonger dans cette ambiance toute particulière.

Le documentaire n’est pas dénué d’humour, de suspens (même si l’on connait déjà la fin de l’histoire) et d’émotions…

Effets secondaires après documentaire

J’ai vu le documentaire dès mes premiers jours à Berlin [Edit : lors de mon premier séjour dans la ville], il donne donc envie de découvrir ce Berlin très particulier dont la réputation dépasse les frontières : un lieu où l’on peut faire la fête librement, à n’importe quel moment du jour et de la nuit, dans les endroits les plus fous entourés de gens géniaux et talentueux….

Un peu par hasard, je suis tombée sur le Kater Holzig, sans deviner, au départ, qu’il s’agissait du nouveau projet de la bande du Bar 25. Jusqu’à ce que j’y reconnaisse Stefi et que j’en lise la confirmation. J’ai également été jusqu’aux portes du Chalet (près du Club der Visionaere), ouvert par quelques uns des mêmes protagonistes début juillet 2012, mais je n’y suis finalement pas entrée [Edit : en tout cas pas avant d’avoir écrit cet article, depuis cela a changé].

Le décor du Kater m’a beaucoup plu, et il a indéniablement ce look berlinois : un lieu où plusieurs activités s’y déroulent (parfois simultanément) : une séance de kino (cinéma), un mec qui traverse la terrasse en peignoir pour chercher des buches afin de nourrir le feu de son sauna, des graffitis un peu partout, de la musique différente dans chacun des espaces, un coin plus cosy au bord de la Spree….

Et pourtant j’ai eu très vite un sentiment de malaise… l’impression d’être dans une pâle copie d’un concept qui a existé et fonctionné, mais qui est à présent reproduit en une centaine d’exemplaires à travers la ville, que ce soit par ceux qui ont réussi le pari d’hier ou par d’autres.

La liberté ? Désolée … elle est absolument absente. Au départ, cette liberté s’est traduit par une excentricité des looks, par exemple, mais quand être excentrique est la norme et que l’on n’apprécie pas les looks plus discrets, ceux-ci peuvent se voir refuser l’entrée.

Dès mes premiers pas au Kater, j’ai fait face à des murs : un escalier attire mes pas : au bas de celui-ci un videur me bloque le passage en me demandant si j’ai une réservation pour le restaurant. Restaurant auquel il est possible d’accéder uniquement sur réservation à l’avance par téléphone pendant les heures de bureau… : la spontanéité n’est pas de leur monde.

Prendre des photos est également interdit, comme au Berghain apparemment… J’ai lu quelques articles dithyrambiques sur ce dernier, et j’ai constaté avec stupeur que les auteurs semblent accepter cet état de fait, comme un gage de mystère. Pour ma part, c’est une entrave à ma liberté, et donc elle me choque. D’autant que le documentaire Bar25 n’aurait pas existé sans les heures durant lesquelles Nana Yuriko y a passé caméra au poing…

Ah oui et bien sûr, je suis parvenue à monter jusqu’à l’étage du restaurant, où j’ai pu découvrir la liste des prix et le genre de clientèle : ce soir-là : ambiance très “corporate” à toutes les tables…. Je comprends mieux pourquoi ils ne veulent pas qu’on voit ça : on est à des années lumière de l’image véhiculée par le documentaire Bar 25, de liberté et d’excentricité… !

J’ai d’ailleurs braver deux interdits pour ce cliché : l’interdiction de monter sur le toit et celle de prendre des photos !

katerholzig_by_yelyam11

Lors d’une soirée, le prix de l’entrée (comme dans les entrées de presque tous les clubs à Berlin du Yaam au Berghain en passant par le Kater ou le Chalet) est de 10 €… ce n’est pas donné à tout le monde, encore moins dans une ville où beaucoup de personnes ont du mal à joindre les deux bouts et où l’on redoute comme la peste l’invasion des touristes qui “gâchent tout” (et qui sont les seuls prêts à payer ce prix).

Car un prix exorbitant à l’entrée, même si je comprends que les clubs ont des frais importants (et qui risquent d’être encore plus importants bientôt), c’est un peu un frein à la liberté de mouvement.

Qui n’a pas adoré passé une soirée “on goute à tout, on ne se pose nulle part”, mais on boit malgré tout un verre ici et là ? Si l’entrée est à 3€, le fêtard n’hésite pas trop à s’y rendre après avoir déjà visité quelques autres endroits. Une entrée à 10€ bloque un peu dans l’endroit en question et si la musique ou l’ambiance n’est pas en phase avec l’état d’esprit du clubbeur, au lieu d’aller ailleurs il rentre car il n’a pas forcément envie de risquer un autre billet sans assurance… Et un fêtard qui rentre est un fêtard qui ne dépense de l’argent chez personne (sauf peut-être au Späti du coin, où il aura croisé un pote en rentrant chez lui….).

[Edit Juillet 2014 : Le Kater est à présent fermé et le bâtiment en démolition. L’équipe a déménagé sur la friche où se trouvait le Bar25 ! Le lieu s’appelle Holzmarkt (comme la rue où il se trouve) : bar de bord de Spree, on y retrouve cette esthétique berlinoise qui fait croire qu’il s’agit d’une friche “squattée”… mais ce n’est pas le cas, il s’agit d’une location qui devrait prouver aux autorités que l’on peut monter un business durable et tenable sur base d’un projet culturel et festif!]

Enfin, il me faut également rapporter une discussion (parmi quelques autres) que j’ai eue avec Jochen, un Berlinois qui a quelques amis qui participaient au projet Bar 25, et qui garde encore des contacts avec cette scène. Il m’a expliqué que, concernant le documentaire, certains sont déçus du résultat car cela ne correspond pas à ce qu’ils ont vécu et met trop en avant quelques uns des membres du Bar 25 alors que la spécificité même du lieu était que toute personne qui voulait créer ou organiser quelque chose pouvait le faire, et ils étaient très nombreux…

Je peux comprendre les déceptions de certains, mais je pense qu’il n’est pas possible de réaliser quelque chose qui soit en accord avec les visions, forcément subjectives, de tous ceux qui s’y sont rendus ne fut-ce qu’une seule fois.

Il semble aussi que certains “anciens du Bar 25″ sont les premiers à être déçus par le tournant très commercial que prend les nouveaux projets et ne s’y retrouvent pas du tout…

Enfin, Jochen a également un petit peu relativisé la durée de la période de gloire du club : son énorme succès, la folie, les files d’attente, sont des éléments qui sont apparus surtout durant les deux dernières années. Le club était original et extraordinaire dès les débuts, mais seule une centaine de personnes s’y rendaient…

C’est d’ailleurs une information qui est confirmée, à demi-mots, dans le film, lorsque Stefi se plaint de récentes actions de relations publiques, qui amènent du monde (et donc des revenus) certes, mais qui lui font perdre ses repères et un certain plaisir. A noter que les crises au sein du groupe étaient plus importantes lors des deux dernières années avant la fermeture…

Tourner la page d’une époque

Je crois que l’époque du Bar 25 est tout-à-fait révolue dans le sens où ce qui était un concept original et underground devient à présent quelque chose de commercial et reproduit, l’alternatif devient un concept mainstream que l’on retrouve un peu partout dans Berlin.

Cela ne veut pas dire que toute scène alternative est terminée, à Berlin ou ailleurs… Simplement, elle a déménagé : pas dans les temples accessibles aux masses au prix fort, cela n’a d’ailleurs jamais été le cas, à aucun moment de son histoire. Le phénomène n’est pas nouveau et de nombreux autres courants alternatifs sont, par le passé, sortis de l’ombre au grand dam des ses premiers aficionados, qui y ont vu un peu d’âme vendue au diable…

Je ne pense pas que Berlin ait bâti sa réputation alternative et subversive uniquement sur un ou deux grands clubs passant de la techno. C’est, jusqu’à présent, au cœur d’initiatives bien plus diverses que cet esprit évolue. La différence entre Berlin et les autres villes du monde, c’est que cela concerne ici beaucoup plus de monde et beaucoup plus d’endroits.

Mais, la gentrification, voire l’embourgeoisement de certains quartiers de manière très rapide, font craindre à beaucoup que cet immense terrain de jeu rétrécisse. La scène alternative, artistique et musicale, se trouve chez un voisin, au coin d’une rue, dans un parc un dimanche après-midi ou dans une petite galerie d’art isolée.

Cette scène créative qui expérimente de nouveaux horizons n’attire que peu de monde, des pionniers toujours à la recherche de nouveautés, qui veulent bien prendre le risque d’entendre ou de voir des projets parfois ratés, chaotiques, pas forcément toujours bien organisés. Sachant qu’à la clé, il y a souvent des perles que seuls les audacieux, les curieux, ceux qui ont pris la peine de sonner à la porte d’un appartement inconnu pour écouter un groupe dont aucun morceau ne se trouve sur le net, découvriront.

Le Bar 25 est peut-être mort. Son esprit, son essence, est toujours vivant, il l’a toujours été : ailleurs et à l’initiative d’autres créateurs…

Yelyam

Article précédemment publié sur Art de Berlin, le 8 août 2012

 

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